Le Dieu dans l’Ombre, Megan Lindholm (Robin Hobb)

« Je ne m’enfuis pas de chez moi. Je ne cherche pas à échapper à la vaisselle sale, à la lessive, à une belle-famille aux querelles envahissantes. Je ne fuis rien du tout. Je cours vers un but. Vers la forêt, l’endroit où la solitude n’a jamais pu m’atteindre. Je refuse de me demander si Pan existe vraiment, s’il y a un être vivant qui chuchote cette musique, si je cherche à fuir la réalité, si je ne suis même plus tout à fait saine d’esprit. Les bois se referment sur moi, et la flûte me montre le chemin. »

Evelyn a vingt-cinq ans, un époux, une belle famille et un enfant de cinq ans.

Quand elle était jeune fille, elle avait la compagnie des forêts de l’Alaska, de la poésie de la nature et de Pan, un faune mystique.

Un jour, il disparut.

Elle n’aurait jamais cru que la créature irréelle surgirait à nouveau dans sa vie et agiterait en elle ces émotions fantasmatiques et sensuelles.

A mi-chemin entre la civilisation et la nature, sous le couvert des arbres glacés, Evelyn devra faire face à des choix terribles. Trouvera-t-elle son chemin dans l’ombre ?

Robin Hobb est l’une de mes autrices de Fantasy préférées. Je suis tombée sous le charme de sa plume et de l’univers de l’Assassin Royal dès les premières pages et je n’ai cessé de l’aimer plus encore au fil de mes lectures. J’ai donc été très contente de voir que les éditions ActuSf proposaient un de ses romans fantastiques. C’était pour moi l’occasion de redécouvrir cette autrice sous une autre perspective. Et quelle découverte !

J’ai mis du temps à écrire cette chronique car il m’a fallu un moment pour me retrouver dans toutes les émotions et toutes les réflexions dans lesquels ce roman m’a plongé. J’ai été émerveillée, triste, révoltée, résignée, surprise… Là encore, je ne sais par où commencer quand il s’agit de parler de ce livre qui, même s’il est plus court que ceux que j’ai déjà lus de l’autrice, reste l’un des plus denses selon moi. Je vais donc commencer par ce qui m’a frappé à la sortie de cette lecture.

Un roman sur l’humain

En effet, la chose qui m’a sauté aux yeux en refermant ce livre est le fait que Évelyn est profondément humaine. Une humaine dans toute sa complexité, toutes ses nuances, de la plus foncée, obscure et ténébreuse, à la plus claire, lumineuse et rayonnante.

C’est une femme qui englobe tout ce qui définit être femme : c’est une épouse, une mère, une travailleuse… Mais malgré cela, elle ne se sent à sa place qu’au sein de la forêt. C’est un personnage à la croisée des mondes sauvages et civilisés, qui ne cesse d’osciller entre eux. Elle ne cesse de faire des efforts pour correspondre à l’image qu’on se fait d’une femme parfaite dans les années 60-70 et pour se faire accepter de sa belle-famille. Mais elle ne peut s’empêcher de revenir vers la nature, la forêt, comme si elle était appelée par elle et que cette nature souhaitait lui rappeler qui elle était vraiment. C’est en cela que je me suis retrouvée : l’idée de devoir faire un choix entre correspondre aux attentes de la société ou être soi-même, s’assumer en tant que tel. Ce combat constant est au cœur de ce roman et permet de peindre l’humain sous toutes ces facettes. Evelyn est donc un personnage auquel je me suis attachée malgré le fait qu’elle m’a aussi agacé par moments, m’ait mise en colère, attristé… L’autrice a construit son personnage de sorte à la percevoir non pas comme personnage mais comme personne que l’on côtoie, avec ses qualités et ses défauts.

« Quelqu’un, qui m’a dit un jour qu’il m’aimait, m’a comparée à un cerf. Compliment étrange, qui ne vous rassure pas sur votre féminité. Mais compliment cependant, que j’ai noté et auquel je tiens. Je me redresse et me regarde dans le miroir en cherchant à retrouver le cerf qu’il avait vu. »

Les autres personnages m’ont en revanche fait ressentir des émotions uniquement négatives. J’ai détesté les beaux parents de son mari, qui méprisent Évelyn pour être différente et qui tentent de lui imposer leur vision du monde. J’ai eu de la peine pour sa belle-sœur qui se laisse utiliser par ses parents sans jamais s’affirmer. Mais par-dessus tout, j’ai détesté le mari d’Évelyn, Tom. C’est un homme qui dit l’aimer pour ce qu’elle est, qu’il l’accepte quand ils sont seuls en Alaska, mais qui change totalement quand il se retrouve chez ses parents. Il ne la soutient à aucun moment, lui impose la vision de ses parents, la fait culpabiliser… C’est un personnage que j’ai vraiment détesté, plus que les autres.

Le seul qui apporte du baume au cœur, c’est le fils d’Évelyn, Teddy. Cette petite bouille innocente fait l’effet d’une petite lumière qui réchauffe le cœur.

Un roman engagé : condition féminine et écologie

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce roman, c’est qu’il aborde énormément de thématiques intéressantes.

« Adieu réalité, bonjour féminité »

La condition des femmes durant les années 60-70 est la première dont je vais vous parler. Je dis des années 60-70 mais malheureusement, j’ai retrouvé certains traits qui sont encore d’actualité.

Le combat que mène Évelyn est autant entre la civilité et la sauvagerie que la femme qu’elle est et celle qu’on veut qu’elle soit. On ne cesse de lui imposer des valeurs qu’elle doit adopter en matière de féminité mais aussi des exigences maternelles et conjugales. Ces exigences ont eu le don de me révolter. C’est une personne qu’on tente de brimer et d’insérer dans une catégorie bien définie, dans une cage et dont elle n’a pas le droit de sortir. Sa belle-famille ne cesse de lui dire ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Elle est jugée pour chacun de ses gestes, de ses paroles… C’est quelque chose que l’on sent beaucoup peser sur ses épaules.

Le silence d’Évelyn m’a d’abord agacé tout autant. Elle se laisse faire, elle tente de répondre aux exigences de sa belle-famille alors que l’on sent son ennui et sa lassitude à devoir rester tout le temps à la maison pour faire toujours les mêmes choses. Maison dans laquelle elle ne se sent même pas chez elle. Néanmoins, au fur et à mesure, elle s’émancipe jusqu’à reprendre une liberté totale. C’est un message puissant qui inspire de l’admiration pour Évelyn qui arrive à se défaire des convenances mais aussi du courage pour soi, une volonté nouvelle de faire comme elle. Elle finit par assumer ce qu’elle est réellement et le revendique avec fierté et force.

« Ils préfèrent manger les muscles avachis d’un animal élevé jusqu’aux jarrets dans sa propre bouse, castré, vacciné, inspecté, abattu d’une chiquenaude dans le front, réfrigéré dans une grande pièce blanche et découpé en tranches bien nettes par des machines électriques. De la viande « désanimalisée ». »

Le second point important de ce roman, et je pense d’ailleurs que c’est le cœur de celui-ci, c’est l’engagement écologique.

En effet, l’autrice, à travers l’histoire d’Évelyn, montre les dégâts que provoquent la civilisation humaine et son industrialisation sur la nature. La forêt d’enfance d’Évelyn est réduite pour installer des usines et l’entreprise de sa belle-famille est peinte comme matérialiste qui ne pense qu’au profit. Tout ne tourne qu’autour de l’entreprise familiale et on ne se soucie que très peu de la nature environnante.

La manière dont le monde des humains et le monde de la nature sont décrits, montre cela également : en effet, dès qu’on entre dans la forêt, on n’est émerveillé, on s’y sent bien, c’est un monde magique et bienveillant, tandis que le monde des hommes est plein de tensions et d’hostilité.

Pan, le dieu dans l’ombre

« Il joue Pan.

Il joue un rayon de soleil sur un flanc tavelé dans un bosquet de bouleaux, il joue des yeux marron que le rire fait scintiller de vert, il joue le galop imprudent des sabots fourchus sur la pierre glissante de glace, le souffle repris après la course dans les bois, les doigts serrés sur mon bras quand il réclame le silence, le contacte de son épaule contre la mienne quand nos têtes se penchent ensemble sur la première anémone des bois, il joue le vent dans les boucles brunes et l’eau qui ruisselle sur ses omoplates. Ma gorge se serre de toute la beauté qu’il irradie. »

Pan est l’élément principal qui fait de la forêt et de la nature, un monde magique. Non pas parce que c’est une créature merveilleuse mais de par sa singularité. Pour les lecteurs de la Passe-Miroir, ce personnage m’a fait penser à Farouk, l’esprit de famille du Pôle, de par ses silences, son aura langoureuse… Il y a quelque chose chez ce personnage qui m’a un peu mise mal à l’aise, ne sachant pas comment l’appréhender.

Ce n’est pas un personnage que j’ai réussi à apprécier pleinement. J’ai été touché par sa douceur et son amour pour Évelyn mais un je-ne-sais-quoi fait que e personne n’a pas réussi à m’atteindre. Néanmoins, il apporte une réflexion sur la transmission de la mémoire et l’héritage que je trouve importante et intéressante.

Pour conclure, ce fut un roman à la plume poétique qui aborde beaucoup de thématiques importantes et intemporelles. C’est une lecture qui m’a beaucoup fait réfléchir et remit en question beaucoup de choses. J’en suis sortie songeuse et sans doute changée.

#RobinHobb #souvenir #liberté #surnaturelle #ActuSF

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