L’OdyssĂ©e de Milo, Maxime Gillio

Une aventure bourrĂ©e d’humour que vous ne pourrez plus quitter ! Depuis la mort de son oncle, Milo se renferme sur lui, au grand dĂ©sespoir d’Asha, sa meilleure amie. Mais tout change lors d’une visite au musĂ©e, quand une bague gravĂ©e de quatre Ă©tranges symboles attire son attention. AprĂšs l’avoir enfilĂ©e, impossible de l’enlever ! Plus intrigant encore, dĂšs que Milo fait pivoter l’anneau, il devient
 Achille, le cĂ©lĂšbre hĂ©ros grec ! Il apprend alors qu’il est dĂ©sormais un Gardien : son rĂŽle est de protĂ©ger le monde des humains et de renvoyer les monstres de la mythologie dans celui des dieux. Et justement, il semblerait que l’un d’eux rĂŽde dans la ville
 AccompagnĂ© d’Asha, Milo se lance dans sa premiĂšre mission !


En tant qu’ado ayant grandi avec les Percy Jackson, j’Ă©tais ravie de voir qu’un auteur francophone s’essayait Ă  ce genre mĂȘlant monde contemporain et monde antique. La comparaison s’arrĂȘte cependant lĂ , et c’est pour le mieux : nul besoin de faire un autre Percy Jackson, et Maxime Gillio a rĂ©ussi avec brio Ă  rĂ©interprĂ©ter ce genre !

DĂ©jĂ , il n’est pas question de demi-dieux mais de simples mortels qui, grĂące Ă  un anneau magique, deviennent des avatars de divinitĂ©s ou personnages hĂ©roĂŻques de l’AntiquitĂ©. C’est un concept que j’ai trouvĂ© trĂšs intĂ©ressant, parce qu’il permet de mettre en lumiĂšre les diffĂ©rents attributs et pouvoirs mais aussi les diverses spĂ©cificitĂ©s des ĂȘtres que Milo peut incarner. DĂšs que le jeune garçon fait appel Ă  une divinitĂ© ou un hĂ©ros, il obtient en mĂȘme temps son savoir, ses compĂ©tences et sa personnalité  et c’est hilarant.


Pour la derniùre fois : JE. NE. L’AI. PAS. VOLÉE !
J’ai trouvĂ© cette bague par terre, et avant de la donner Ă  un gardien, j’ai voulu l’essayer, simplement pour rigoler. Si on te donne une bague, c’est quoi ton premier rĂ©flexe ? Tu l’essaies, sans rĂ©flĂ©chir, non ?
– Milo Ă  Asha


C’Ă©tait franchement trĂšs drĂŽle de voir Milo naviguer Ă  travers les Ă©tats d’esprit qu’induisaient ses transformations, paniquer sur son physique mĂ©tamorphosĂ© ; la scĂšne de Milo/Achille au McDo est absolument mythique. Ça l’Ă©tait tout autant de lire Asha composer avec les drĂŽles d’humeurs, d’envies ou de parler de Milo.

Les deux sont vraiment attachants, et j’ai beaucoup aimĂ© ĂȘtre dans la tĂȘte du garçon, qui est un ado rĂ©flĂ©chis, drĂŽle et sensible. Le traitement de son personnage est vraiment trĂšs intĂ©ressant : il aime les dĂ©fis, il ne recule pas devant la proposition d’une aventure aussi cool que celle de devenir un gardien, et pour autant, il ne part pas la fleur Ă  l’anneau magique. Il est d’ailleurs pas mal critique vis-Ă -vis de ses mentors qui ne le guident pas vraiment et il se rend compte des changements sur sa façon d’ĂȘtre et sa personnalitĂ© induits Ă  la fois par la mort de son oncle, avec qui il Ă©tait trĂšs proche, et Ă  la fois par l’invocation des Anciens Ă  travers sa bague. Il devient plus bagarreur, plus tĂ©mĂ©raire, plus sage aussi. Il se rend compte qu’il en demande beaucoup Ă  Asha, sa meilleure amie, Ă  qui il tient Ă©normĂ©ment. Et pour autant, il reste un ado, avec des rĂ©actions d’ado, et c’est chouette.

Asha est, justement, loin de se laisser faire par toute cette histoire rocambolesque de mĂ©tamorphoses, de monstres et de divinitĂ©s. Elle est pleine de ressources et est vraiment un pilier dans l’odyssĂ©e de Milo. Maxime Gillio a, Ă  mon sens, trĂšs bien rendu justice Ă  ce personnage, qu’il aurait Ă©tĂ© facile de laisser glisser dans le rĂŽle du personnage secondaire Ă  la Hermione ou, pire, Ă  tout ceux qui sont oubliĂ©s dĂšs que l’aventure commence. Mais il n’en est rien, et Asha une vraie bouffĂ©e d’air frais ! Elle complĂšte bien Milo, elle est un soutient sans faille et surtout, elle est apprĂ©ciĂ©e Ă  sa juste valeur, Ă  la fois par Milo, par ses mentors, par l’intrigue, et ça, vraiment, ça fait plaisir.

La relation entre les deux ados est bien Ă©crite Ă©galement ; ils sont amis depuis longtemps, meilleurs amis mĂȘme, et ils tiennent beaucoup l’un Ă  l’autre. Un dĂ©but de romance se profile, doucement, tendrement, du cĂŽtĂ© de Milo, qui dĂ©couvre ses sentiments, et c’est tellement chouette d’avoir une romance naissante adorable d’un point de vue masculin, surtout puisque ce livre est adressĂ© Ă  des jeunes qui peuvent commencer Ă  avoir leurs premiĂšres amours.


*[Note de bas de page] afin de ne pas interrompre le rythme trĂ©pidant de cette scĂšne d’action, l’auteur rappelle Ă  ses lecteurs qu’ils ont certainement Ă©tudiĂ© l’OdyssĂ©e en classe de 6e. Sinon, un petit tour au CDI, Ă  la bibliothĂšque ou sur Internet vous apprendra les nombreuses ruses d’Ulysse.


L’intrigue est agrĂ©able, un peu sur le mode d’un jeu vidĂ©o, une des passions de Milo, avec des crĂ©atures mythologiques comme boss Ă  chaque mission. Pour filer la mĂ©taphore vidĂ©oludique, la quĂȘte annexe “descente aux Enfers”, rite de passage s’il en est des hĂ©ros et hĂ©roĂŻnes de l’AntiquitĂ©, est un des moment les plus forts du roman. La thĂ©matique du deuil, si difficile Ă  traiter, l’est ici avec tendresse, je pense.

GrĂące Ă  l’enquĂȘte que Milo et Asha mĂšnent, ils dĂ©couvrent Ă  la fois les nouveaux pouvoirs du garçon et la mythologie qu’il adorait tant, et les lecteurs avec ! J’ai beaucoup aimĂ© la justesse des rĂ©fĂ©rences, les notes explicatives absolument hilarantes, et HomĂšre Ă  la sauce moderne. En tant qu’hellĂ©niste du cĂŽte linguistique de la force, je ne remercierai jamais assez Maxime Gillio d’avoir prĂ©cisĂ© que HomĂšre peut ĂȘtre vu comme un concept, parce que c’est exactement ce qu’il est, un concept, la somme de tous les rhapsodes ayant chantĂ©s leurs Ă©popĂ©es.
(Je suis prĂȘte Ă  me lancer dans des explications explicativement longues mais fun pour vous prouver que l’Iliade et l’OdyssĂ©e n’ont pas Ă©tĂ© Ă©crites par un seul et mĂȘme auteur).

Bref, mon petit cƓur de Lettres Classiques, de linguiste ET de lectrice est comblĂ© face Ă  L’OdyssĂ©e de Milo, et j’ai vraiment qu’une hĂąte, celle de pouvoir lire la suite !
(Cette fois-ci du point de vue d’Asha, peut-ĂȘtre ? 👀 ← une Cassitrouille qui veut savoir si Asha est amoureuse de Milo aussi ou pas, et voir quelle est sa maniĂšre de penser, parce que la jeune fille est son personnage prĂ©fĂ©rĂ©)

Three Dark Crowns, tome 2 : One Dark Throne, Kendare Blake

L’affrontement pour la couronne a dĂ©butĂ© et les Ă©vĂ©nements inoubliables de la RĂ©vĂ©lation ont laissĂ© leur marque dans l’esprit des trois soeurs. Katharine, autrefois cette faible et frĂȘle reine, est devenue Ă©tonnamment forte. ArsinoĂ© a dĂ©couvert un secret liĂ© Ă  son don qui pourrait la conduire Ă  son salut ou Ă  sa perte. Enfin, la puissante Mirabella, pensant qu’ArsinoĂ© l’a trahie, est fin prĂȘte Ă  en dĂ©coudre.

En pleine annĂ©e de l’Ascension, les triplĂ©es vont devoir faire face Ă  des attaques qui les pousseront Ă  remettre leurs destins et leur progression vers le trĂŽne en question. Leurs amis tout comme leurs ennemis leur forcent la main, les menant Ă  une issue bouleversante qui changera Ă  jamais tous les protagonistes impliquĂ©s.


Les Soeurs Carmines, tome 1 : Le complot des corbeaux, Ariel Holzl

MerryvĂšre Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses soeurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre Ă  Grisaille, une sinistre citĂ© gothique oĂč les moeurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allĂšgrement, surtout Ă  l’heure du thĂ©, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trĂŽne.
AprĂšs un vol dĂ©sastreux, voilĂ  que Merry se retrouve mĂȘlĂ©e Ă  l’un de ces complots ! DĂ©sormais traquĂ©es, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour Ă©chapper aux nĂ©cromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…


AprĂšs avoir lu – et franchement adorĂ© – Fingus Malister, mais avoir Ă©tĂ© fortement déçue par Temps Mort, j’ai dĂ©cidĂ© de voir – enfin lire – si finalement, ce n’était pas plutĂŽt que je prĂ©fĂ©rais les romans jeunesse de Ariel Holzl. Et bah j’ai vraiment trĂšs bien fait de laisser une chance Ă  cet auteur parce que ce premier tome a Ă©tĂ© un rĂ©el coup de cƓur ! Je l’ai vraiment dĂ©vorĂ© en un rien de temps tellement l’histoire m’a happĂ©e.

Comme toujours dans les romans d’Ariel Holzl, l’ambiance macabre est parfaitement maĂźtrisĂ©e, Ă  la fois glauque et confortable. J’ai personnellement adorĂ© le fait que les descriptions de la ville, des alentours et environs, se fassent toujours de maniĂšre un peu dĂ©calĂ©e, en utilisant des images connues de toutes et tous, tout en les rĂ©interprĂ©tant, pour les faire coller Ă  l’atmosphĂšre de Grisaille. Le paysage est hostile, menaçant, vivant et il est cruel. Il en devient une sorte de personnage qui a des actions propres, mĂȘme si indĂ©pendantes de l’intrigue.

En parlant d’intrigue, je l’ai trouvĂ©e rĂ©ellement intĂ©ressante ! Si nous sommes, dĂšs les premiĂšres pages, plongĂ©e au cƓur de l’action et de l’ambiance lugubre du roman – il s’ouvre, aprĂšs tout, avec une ouverture de cercueil, ce qui a le mĂ©rite d’ĂȘtre clair sur le type de livre qu’on a dans les mains – l’auteur nous donne les informations nĂ©cessaires Ă  la comprĂ©hension de l’intrigue
 quelque fois au compte-goutte. Ce jeu avec le lecteur, qui d’ailleurs rappelle le nom du repĂšre des montes-en-l’air Le Labyrinthe, nous fait nous questionner sur les relations entre les personnages, sur ce qui se passe rĂ©ellement dans cette ville, ce qui nous est cachĂ©. J’apprĂ©cie tout particuliĂšrement les petits indices laissĂ©s ça et lĂ  pour dĂ©couvrir Ă  quelle maison les trois sƓurs « appartiennent Â».

Les personnages sont intĂ©ressants, intrigants et donnent envie de connaĂźtre la suite de leurs aventures. J’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© les relations entre eux : si Merry et Trista ne peuvent pas s’encadrer, elles maintiennent en revanche un front uni devant leur petite sƓur, parce qu’elles en sont devenues les figures « parentales Â». De fait, les deux grandes se disputent et se battent comme des chiffonniĂšres, se lançant des pics Ă  tout va, mais elles sont toutes les deux d’une grande douceur avec leur cadette. De mĂȘme, aucune d’entre elles n’est un personnage en deux dimensions : bien que pour ce premier tome nous ayons quasiment exclusivement le point de vue de Merry, qui dĂ©teste donc cordialement sa sƓur Tristabelle, cette derniĂšre n’est pas uniquement dĂ©peinte comme une mĂ©chante mĂ©gĂšre. . Elle a – mĂȘme s’ils sont rares – ses bons cĂŽtĂ©s. Les personnages secondaires sont aussi trĂšs bien ficelĂ©s, et ĂȘtre dans la peau de Merry nous permet de sentir leur profondeur Ă  travers ses pensĂ©es et sensations. La tension entre Merry et un certain assassin est trĂšs bien rĂ©ussie, ce qui permet Ă  la fois des situations comiques et exaltantes.

La rĂ©solution du roman a Ă©tĂ© plus qu’une surprise, et lorsque, durant les derniĂšres pages, l’explication du titre en a Ă©tĂ© faite, j’ai bien rigolĂ©. Tout ou presque est un jeu, une rĂ©fĂ©rence, du titre Ă  la construction de l’univers, ce qui est un rĂ©el plaisir.

VoilĂ  finalement comment, Ă  mon sens, rĂ©sumer ce premier tome ! C’est une charmante virĂ©e improbable(ment dangereuse) dans un cimetiĂšre rempli de brume, si bien que finalement, il se confond un peu avec la ville, et qu’il ne nous dĂ©voile que par bribes l’histoire, nous laissant spĂ©culer des Ă©-lugubr-ations. Qui sont d’ailleurs bien souvent rĂ©solues par le carnet secret pas si secret de Dolorine, qui est absolument incroyable.

Bref, si vous hĂ©sitez Ă  lire ce livre, ne le faites pas pendant bien longtemps, et foncez, c’est une tuerie !

Le Chant des cavaliĂšres, Jeanne Mariem CorrĂšze

Et maintenant ses restes traversaient le Royaume dans les flots de la Vouivre, avec les truites et les brochets pour seule compagnie. Elle se perdrait dans les replis des berges effondrĂ©es, s’échouerait contre des bancs de sable, s’emmĂȘlerait au milieu des algues.

Dragons, cavaliĂšres et herboristes !

Un royaume divisĂ©, instable, des forces luttant pour le pouvoir. Un Ordre de femmes chevauchant des dragons. Des matriarches, des cavaliĂšres, des Ă©cuyĂšres et, parmi elles, Sophie, qui attend. Le premier sang, le premier vol ; son amante, son moment ; des rĂ©ponses Ă  ses questions. Pour trouver sa place, elle devra louvoyer entre les intrigues de la cour et de son Ordre, affronter ses peurs et ses doutes, choisir son propre destin, devenir qui elle est vraiment.


Avec Nawal, nous avons eu le plaisir de dĂ©couvrir Jeanne Mariem CorrĂšze dans le collectif DiluĂ©es. Je suis immĂ©diatement tombĂ©e amoureuse de sa plume si particuliĂšre, trĂšs poĂ©tique, toute en images, en mĂ©taphores, en personnifications. Le Chant des CavaliĂšres a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© avec cette mĂȘme plume ; aussi, cela a Ă©tĂ© un vĂ©ritable plaisir Ă  lire. L’autrice manie les mots avec brio, et elle crĂ©e un rĂ©cit riche, onirique et poĂ©tique, oĂč chaque mot raisonne d’une maniĂšre particuliĂšre, transcende son usage quotidien. Ce Chant est digne des chansons des chevaliers d’antan, de la geste en prose du plus cĂ©lĂšbre des Pendragon.

C’est un aspect que j’ai trouvĂ© trĂšs apprĂ©ciable et trĂšs intriguant, trĂšs intĂ©ressant aussi, la rĂ©Ă©criture fĂ©minine de la lĂ©gende d’Arthur. Et pourtant, il ne s’agit pas d’une simple rĂ©Ă©criture ; l’autrice crĂ©e un univers complet, et brode sur les thĂ©matiques si typiques des romans de chevalerie, tout en rĂ©ussissant Ă  rĂ©aliser une tapisserie tout Ă  fait originale.

L’hĂ©roĂŻne est loin d’ĂȘtre parfaite, elle cache une grande colĂšre, elle a peu de volontĂ© en dehors de celle de se faire aimer des figures d’autoritĂ©s ; elle est l’Elue, non pas pour ses qualitĂ©s physiques, mais par coĂŻncidences, par calculs politiques ; elle fait ce qu’on lui dit de faire, dans un semblant de choix, tout en se rendant bien compte que ce sont les autres qui dĂ©cident pour elle.

Sophie est, finalement, un pantin aux mains des adultes, tantĂŽt choyĂ©e, tantĂŽt rejetĂ©e pour ce qu’elle reprĂ©sente. Tout est fait pour que l’on se rende compte de la manipulation constante Ă  laquelle la jeune EcuyĂšre est soumise : le roman s’ouvre sur des manigances, sa vie est dictĂ©e par les dessins des autres, il s’achĂšve sur les ultimes plans d’autrui.

Elle doit obtenir BaldrĂ©, tenu en haut d’une falaise mortelle par un Hermite de pierre ; la montagne est devenue vivante, consciente, sous la magie de la relique et le temps passĂ©, et Sophie doit prouver sa valeur. Pourtant, ce n’est pas sa grandeur d’ñme, son cƓur qui est Ă©prouvĂ©, mais son endurance, sa tĂ©nacitĂ©.

Elle cherche Lunde, cette Excalibur perdue, dont seul Myrrdin, le magicien Ă©ternel, Ă©poux de la plus grande Reine, en connait l’emplacement. Elle part en quĂȘte et en bouscule les codes ; ce n’est pas Ă  l’issue de celle-ci qu’elle se rĂ©vĂšle Ă  elle-mĂȘme, qu’elle apprend sur le monde, sur le cosmos, c’est pendant. En rĂ©alitĂ©, Ă  l’issue de sa quĂȘte, l’hĂ©roĂŻne est plus dĂ©routĂ©e que jamais, la vĂ©ritĂ© qu’elle avait trouvĂ©e sur le chemin s’est envolĂ©e.

Si les thĂ©matiques semblent de prime abord classiques, avec une Elue, des professeurs, une guerre qui se profile durant laquelle elle se rĂ©vĂšlera, durant laquelle elle obtiendra la gloire, Jeanne Mariem CorrĂšze retourne pourtant complĂštement ces topos, et le fait avec brio. Acquillon, la figure tutĂ©laire et ancestrale, celle qui guide l’Elue, celle qui a choisi l’Elue, est en rĂ©alitĂ© dĂ©testable. Tout en elle respire la manipulation, et l’autrice rĂ©ussit Ă  montrer l’ambivalence de cet archĂ©type si courant dans la fantasy : un adulte, plein de connaissances, de pouvoir, qui destine un trop jeune personnage au destin qu’il rĂȘvait pour lui-mĂȘme, en se positionnant pour cela comme une figure bienveillante, qui n’a, en rĂ©alitĂ©, que faire du personnage pour lui-mĂȘme. Acquillon, je l’ai dĂ©testĂ©e, pour ce qu’elle reprĂ©sente, pour ce qu’elle fait endurer Ă  Sophie, pour le peu de foi qu’elle a en l’EcuyĂšre, qui n’est pas dupe.

Elle n’est pas le seul protagoniste si bien rĂ©alisĂ© de ce roman : opposĂ©e et pourtant semblable Ă  la Matriarche, FrĂȘne est un personnage complexe, qui, si elle participe Ă  la manipulation initiale, tisse cependant un rĂ©el lien avec Sophie. LĂ  oĂč le magicien et la Matriarche ne voient en elle que le vaisseau de leurs ambitions, la vieille cavaliĂšre y voit Sophie, une jeune fille perdue qui cherche un guide.

De mĂȘme, l’amitiĂ© entre PĂšn et Sophie est vĂ©ritablement touchante, si poĂ©tique, si viscĂ©rale, une amitiĂ© fĂ©minine comme on en voit rarement dĂ©peinte si brillamment dans la littĂ©rature ou dans le cinĂ©ma.

A travers les citations des Ɠuvres intĂ©rieures et propres Ă  l’univers, des livres d’histoire du royaume, des recueils de chants, aux discours, etc. et par le rĂ©cit en lui-mĂȘme, on nous offre un aperçu de ce monde, dans lequel nous ne sommes plongĂ©s que pour un bref moment, spectateurs d’un des engrenages de l’Histoire et non de l’Histoire elle-mĂȘme. On ne saura rien de ce qui arrive aprĂšs les Ă©vĂšnements narrĂ©s, ni de ce qui est arrivĂ© avant : ce roman agit comme un tableau qui n’offre Ă  la vue qu’un instant prĂ©cis du monde.

Le roman a Ă©tĂ© tout du long magnifique ; la fin est cependant magistrale. Elle m’a littĂ©ralement coupĂ©e le souffle et j’ai rarement Ă©tĂ© aussi estomaquĂ©e par une fin si ouverte, si subtile, si abrupte, si gĂ©niale.

C’est un chant qui, je l’espĂšre, raisonnera haut et fort ; c’est un monument, un futur classique.

Three Dark Crowns, Kendare Blake

Elle rit et penche la tĂȘte au-dessus du vide. Pietyr ne peut pas imaginer ce qu’elle ressent en tant que reine. C’est un lieu destinĂ© Ă  son espĂšce. [
] Elle pose sa tĂȘte sur sa main et continue Ă  regarder au fond de la fissure. Pietry a raison. Elle ne devrait pas ressentir une telle fascination.

À chaque gĂ©nĂ©ration, sur l’üle de Fennbirn, des triplĂ©es voient le jour : trois reines, toutes hĂ©ritiĂšres lĂ©gitimes de la couronne et chacune dĂ©tentrice d’une magie convoitĂ©e.

Mirabella est une puissante Ă©lĂ©mentaire, qui a le don d’allumer des flammes affamĂ©es ou de dĂ©clencher des tempĂȘtes vicieuses. Katharine est une empoisonneuse, capable d’ingĂ©rer les poisons les plus mortels sans en subir les effets. ArsinoĂ©, une naturaliste, a la capacitĂ©, dit-on, de couvrir les arbres de fruits et de contrĂŽler les animaux les plus fĂ©roces.

Mais pour obtenir le trĂŽne, la naissance ne suffit pas : le pouvoir se gagne au prix du sang. La nuit oĂč les trois soeurs atteignent leurs seize ans, les hostilitĂ©s sont lancĂ©es. Elles ont un an pour s’entretuer.

De cet affrontement Ă  mort, une seule sortira vivante et emportera la couronne !


Three Dark Crowns. Le titre est dĂ©jĂ  de bon augure et tout de mĂȘme rudement badass (notez la qualitĂ© de cet argument). Il annonce directement la couleur, tout en mettant parfaitement en lumiĂšre le paradoxe qui rĂ©gnera dans le roman : trois reines pour une Ăźle, qui n’en veut qu’une seule pour rĂ©gner depuis sa noire citĂ©.

Comment s’y prend-on pour faire dĂ©croĂźtre le nombre de reines ? Rien de plus simple, on les pousse Ă  s’entre-tuer, une annĂ©e durant, en suivant des rituels macabres.

L’univers de cette sĂ©rie de romans est trĂšs riche, et l’autrice nous le dĂ©voile petit Ă  petit, Ă  travers une narration plurielle, alternant entre les trois reines. Bien que l’histoire se dĂ©roule sur une Ăźle, au sein d’une population en quasi-autarcie, elle n’en demeure pas moins vaste, assez pour qu’existent des diffĂ©rences culturelles fortes entre rĂ©gions. C’est un point que j’ai trouvĂ© trĂšs intĂ©ressant : c’est un peuple insulaire qui ne faisait autrefois qu’un, mais qui a Ă©tĂ© inĂ©vitablement divisĂ© par des pratiques religieuses qui les ont menĂ©s Ă  s’opposer entre eux. Lorsque l’on pĂ©nĂštre dans cet univers, on aperçoit une rĂ©elle dichotomie entre d’un cĂŽtĂ© le sentiment d’appartenance de chacun Ă  l’Ăźle et leur conscience de descendre d’une mĂȘme divinitĂ©, et de l’autre, leur ferveur Ă  voir une reine dotĂ©e du mĂȘme don qu’eux monter sur le trĂŽne.

Cette dichotomie a son pendant parfait dans la royautĂ©. Les trois reines sont trois triplĂ©es en rĂ©alitĂ©, issues de la mĂȘme mĂšre, dont les pouvoirs diffĂ©rents dĂ©coulent pourtant de la mĂȘme DĂ©esse. L’une est empoisonneuse, l’autre est Ă©lĂ©mentaire, la troisiĂšme naturaliste ; sĂ©parĂ©es Ă  leurs six ans, elles sont Ă©levĂ©es auprĂšs de leurs pairs, qui tentent d’en faire de parfaites assassines, pour qu’elles puissent briguer la couronne et ainsi les favoriser.

Aucune d’elles ne veut mourir ; il semble impensable de se rebeller contre l’ordre Ă©tabli. Pourtant, la prĂ©sence de la DĂ©esse est de moins en moins palpable, deux reines semblent mĂȘme n’avoir aucun don. Les habitants de l’Ăźle s’attachent donc dĂ©sespĂ©rĂ©ment aux rites d’une religion moribonde : le Temple a brisĂ© sa neutralitĂ© rituelle et soutient ouvertement l’une des reines, les fidĂšles se font de plus en plus rares, une reine n’est pas vue autrement que comme du bĂ©tail qui va se faire abattre, on veut truquer les rituels pour faire survivre sa protĂ©gĂ©e.

Tous les puissants spéculent, manigancent, tentent de damer le pion adversaire sur cet échiquier à trois dimensions.

Mais les reines ne veulent pas mourir ; elles aiment, elles ressentent, elles vivent. Avant d’ĂȘtre reines, elles sont humaines.

Et pourtant, deux d’entre elles doivent ĂȘtre tuĂ©es et leur temps est comptĂ© si elles veulent trouver le moyen de se protĂ©ger, de s’attirer les faveurs de potentiels alliĂ©s, de tuer, de survivre. DĂ©jĂ  Beltane s’approche, et, avec lui, l’ouverture de l’AnnĂ©e de l’Ascension.

Ce sont ces quelques mois prĂ©paratoires, fruits d’annĂ©es d’entraĂźnement, de machinations, de complots, que l’on suit dans ce premier tome. On y dĂ©couvre un Ă  un les personnages, leurs forces, leurs faiblesses, leurs joies et leurs peines. La mort rĂŽde autour d’elles et pourtant, elle a une dĂ©marche diffĂ©rente pour chacune des reines. La Reine empoisonneuse l’accueille comme une parente, la Reine naturaliste la redoute, la Reine Ă©lĂ©mentaire veut l’Ă©viter.

MalgrĂ© son statut de premier tome, et la nĂ©cessaire mise en place de l’univers, du folklore de l’Ăźle, de sa relation Ă©trange avec le continent, ces terres dĂ©nuĂ©es de dons qui envoient des prĂ©tendants dont l’un deviendra roi consort, Three Dark Crown maintient un rythme soutenu, si bien qu’il est impossible Ă  lĂącher. La narration y est pour beaucoup, grĂące Ă  cette oscillation incessante et Ă©quitable entre les trois reines. Libre Ă  chacun, chacune de choisir sa prĂ©fĂ©rĂ©e ; les triplĂ©es sont toutes humaines avant d’ĂȘtre reines, et aucune d’elles n’est diabolisĂ©es. Elles sont, avant tout, victimes de leur couronne et de ce qu’elle implique, victimes de traditions auxquelles la plupart ne croit plus, victimes d’une DĂ©esse cruelle, qui les fait naĂźtre pour se repaĂźtre de leur sang.

A mesure que l’on en apprend sur ce monde, nous pouvons Ă©galement spĂ©culer : comment ce fait-ce que deux reines ne prĂ©sentent aucun don ? Pourquoi personne n’a jamais essayĂ© de leur en faire maĂźtriser d’autres ? Pourquoi ne pas se rebeller ? Vont-elles le faire ? Le peuvent-elles seulement ?

Leur vie tout entiĂšre a Ă©tĂ© dictĂ©e, jusqu’à son terme pour deux des reines ; seuls des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs, voire la volontĂ© de la DĂ©esse, pourraient influer sur ces destins tragiques.

Ce tragique est un aspect qui a Ă©tĂ© trĂšs bien travaillĂ© Ă  mon sens : nous connaissons la gagnante dĂ©signĂ©e, les autres semblent se dĂ©battre vainement contre une destinĂ©e implacable. Elles luttent pourtant, toutes ignorantes des machinations que les puissants font dans leurs dos ; c’est un point immensĂ©ment paradoxal, ce qui lui donne par ailleurs toute sa saveur. Les reines le sont, certes, mais elles sont avant tout des enfants : elles n’ont que seize ans.  Comment, dĂšs lors, ne pas les prendre en pitiĂ© ?

C’est donc une sorte de roman d’intrigues politiques sur fond de dark fantasy, qui s’Ă©vertue cependant Ă  montrer que chaque parti est constituĂ© d’ĂȘtres humains ; derriĂšre chaque muraille de force, se cachent la faiblesse des mĂȘmes sentiments qu’éprouvent les lecteurs et lectrices.

Si je reste assez Ă©vasive, c’est parce qu’en dire plus gĂącherait le plaisir de cette lecture. Sachez cependant que les personnages sont tous hauts en couleurs, et que chacun se dĂ©marque Ă  sa maniĂšre. Tous ont leur importance, tous ont un rĂŽle Ă  jouer, mĂȘme si ce n’est pas forcĂ©ment celui auquel on s’attend.

Tout ça pour dire que Leha Editions avait raison en nous la vendant si bien : cette sĂ©rie est une pĂ©pite (mais comment en douter, puisqu’elle a Ă©tĂ© Ă©crite par l’autrice de Fille des Cauchemars) et elle ne vous dĂ©cevra pas !

Par le passĂ©, c’est dans ce gouffre qu’on jetait le corps des reines qui n’avait pas survĂ©cu Ă  leur annĂ©e de l’Ascension. GeneviĂšve affirme qu’au fond leurs corps forment des petits tas, brisĂ©s. Mais Katharine n’y croit pas. Le domaine Breccia est si vaste et si profond, ces reines ne sont certainement pas brisĂ©es au fond. Non, elle doivent encore ĂȘtre en train de tomber.

La Fille Feu Follet, Ursula LeGuin

Capturées par des hommes de la Couronne, deux fillettes devenues esclaves découvrent le monde et le systÚme social de la Cité, le peuple-poussiÚre et les Racines. La Fille feu follet est un récit poignant dans la pure tradition des contes de Terremer.
Cet ouvrage vous fera aussi explorer la poĂ©sie d’Ursula K. Le Guin son sens de la rĂ©partie et de l’analyse, dans un Ă©loge de la modestie et de la lecture, mais aussi une interview singuliĂšre, et des articles signĂ©s AurĂ©lie Thiria-Meulmans, traductrice, soulignant la profondeur de l’Ɠuvre poĂ©tique de cette autrice majeure, baignĂ©e d’écriture dĂšs le dĂ©but de sa vie.
Plongez et dĂ©couvrez de nouvelles facettes d’une des plus grandes autrices de la science-fiction !


La sortie chez ActuSF de deux recueils d’Ɠuvres de et sur Ursula Le Guin a Ă©tĂ© l’occasion pour moi de dĂ©couvrir cette autrice qui Ă©tait depuis longtemps dans ma Pile Ă  Lire. J’ai beau ĂȘtre une lectrice chevronnĂ©e, j’apprĂ©cie toujours un petit format pour tremper les pieds dans l’encrier d’une nouvelle plume, de nouveaux univers.

La fille Feu Follet est donc le premier Ă©crit que j’ai lu du monument qu’est Ursula Le Guin. J’ai tout de suite Ă©tĂ© happĂ©e par sa plume, sa maniĂšre si singuliĂšre de peindre un univers, ses enjeux, ses coutumes, ses relations, en si peu de mot. D’emblĂ©e, elle nous emporte dans ce nouveau monde aux moeurs et coutumes codifiĂ©es, diffĂ©rentes. C’est Ă  travers deux anonymes, deux petites filles comme il y en a eu tant d’autres, comme il y en aura encore tant, que nous voyageons dans leur nouveau chez elle. Une premiĂšre expĂ©rience de l’autrice qui m’a ravie !

La suite du recueil ne comporte pas de nouvelles ; c’est un assemblage trĂšs intĂ©ressant et Ă©clectique de ses essais, de ses discours mais Ă©galement d’articles de spĂ©cialistes d’Ursula Le Guin. Cela permet d’embrasser toute la diversitĂ©, tant en genres qu’en sujets, de l’autrice. Dans cette anthologie, on la dĂ©couvre sous divers aspects, sous differents angles, qui semblent essentiels pour apprĂ©cier toute la richesse de cette autrice.

Cemetery Boys, Aiden Thomas

« Strictement parlant, Yadriel ne s’introduisait pas dans une propriĂ©tĂ© privĂ©e puisqu’il avait vĂ©cu toute sa vie dans le cimetiĂšre. »

Parce que sa famille latinx a du mal Ă  accepter son genre, Yadriel veut leur prouver Ă  tous qu’il possĂšde les pouvoirs d’invocation des hommes et non pas celui de guĂ©rir, comme les femmes. 


Voici un nouveau livre acheté lors de la fiÚvre dépensiÚre du SLJP (mais si, vous vous souvenez, la petite blonde avec la moue contrite devant son sac anguleux tellement il était rempli de livres
) !

La couverture m’avait beaucoup attirĂ©e, j’ai lu la premiĂšre ligne du rĂ©sumĂ© et je savais que j’allais l’acheter. MalgrĂ© ce que l’on pourrait croire, j’ai de vrais critĂšres de sĂ©lections ! Il s’avĂšre juste que Nawal sait exactement oĂč m’emmener pour dĂ©penser mes prĂ©cieuses Ă©conomies.

Retournons Ă  nos moutons, ou plutĂŽt Ă  nos pierres tombales.

Comme le laisse aisément deviner le titre, cette histoire se déroule *roulement de tambours* dans un cimetiÚre ! Et ça parle de garçons.

Allez zou, n’hĂ©sitez pas Ă  revenir pour de nouvelles chroniques !

TrĂȘve de plaisanteries, venons-en au cƓur du sujet… Cimetery Boys suit les pĂ©rĂ©grinations de Yadriel et de Maritza, suiveuse volontaire, ravie de se fourrer dans les histoires de son cousin. Ce dernier se bat pour faire entendre sa voix auprĂšs de sa famille et de sa communautĂ© : il n’est pas une bruja, mais un brujo, et il estime avoir tout autant le droit que les autres de perpĂ©tuer les traditions ancestrales des siens, de se prĂ©senter Ă  la Santa Muerte, et d’accomplir la cĂ©rĂ©monie qui lui permettra d’aider Leur Dame La Mort Ă  guider les esprits Ă©garĂ©s dans l’au-delĂ .

Seulement voilĂ , Yadriel est trans, et pour son pĂšre, chef des brujx du cimetiĂšre d’East LA, il ne pourra jamais ĂȘtre un vrai brujo. D’ailleurs, on lui refuse tout simplement de prendre part Ă  la vie communautaire des adultes ; il est tout juste bon Ă  faire ce qu’on demande aux enfants.

Alors Yadriel se rebelle, pour le plus grand plaisir de Maritza, sa cousine qui refuse de soigner avec du sang animal. Il l’aura sa cĂ©rĂ©monie des quinces, dusse-t-il la faire avec Maritza pour seule tĂ©moin. Il l’aura sa dague bĂ©nie par Leur Dame La Mort, dusse-t-il la faire faire en secret par Maritza, fille du forgeron de leur communautĂ©. Il aidera un esprit Ă  passer tranquillement dans l’au-delĂ , dusse-t-il se taper un mec relou avec un sĂ©vĂšre trouble de l’attention comme premier mort.

Mais la vie de Yadriel n’Ă©tait pas assez compliquĂ©e comme elle l’Ă©tait, manifestement, puisque Miguel, un autre de leur cousin, disparaĂźt subitement lors d’une ronde au cimetiĂšre. Pire que ça, tous les brujx sentent sa mort
 loin d’ĂȘtre paisible, bien au contraire.

Une course contre la montre s’engage alors : retrouver Miguel, aider cet esprit insupportable Ă  traverser tranquillement, faire ses preuves Ă  son pĂšre, Ă  sa communautĂ©, Ă  lui-mĂȘme, tout ça avant que minuit du 31 novembre sonne, annonçant le dĂ©but du DĂ­a de Muertos.

Vous l’aurez compris, ce roman se dĂ©roule donc dans l’atmosphĂšre colorĂ©e, chatoyante et mortuaire des quelques jours qui prĂ©cĂšdent l’une des fĂȘtes les plus connues des communautĂ©s Latinx : le Jour des Morts. L’auteur nous fait ici la fleur (d’Indes, vous le dĂ©couvrirez !) de nous immerger dans sa culture, dans l’effervescence qui rĂšgne avant cette cĂ©lĂ©bration si spĂ©ciale pour les personnages que nous suivons. Petits plats, grands plats, Ă©normes casseroles, on goĂ»te le temps de notre lecture Ă  la cuisine de Lita, la grand-mĂšre de Yadriel et cheffe spirituelle du cimetiĂšre, celle, vegan, de la mĂšre de Maritza. Nous sommes invitĂ©s Ă  dĂ©couvrir les rites, les pratiques et les joies de ces communautĂ©s multiculturelles, dans une narration toute en couleurs. C’est une vĂ©ritable lettre d’amour Ă  sa culture qu’a ici Ă©crite Aiden Thomas, qui m’a rappelĂ© la chaleur des fourneaux et des cĂ©lĂ©brations de la mienne. Les personnages sont bilingues, parfois avec de gros accents dans leur langue d’accueil. Ils en changent Ă  loisir, mĂȘlant joyeusement espagnol et anglais, tout en restant intelligible pour les non-hispanophones.

L’approche est d’autant plus Ă©mouvante qu’elle vient de Yadriel, pourtant mis Ă  la marge de sa communautĂ© par les siens parce qu’il ne rentre pas dans le moule millĂ©naire des traditions. Et pourtant, il aime sa famille, sa communautĂ©, ces us et coutumes.

Il dĂ©sire rĂ©ellement leur montrer qu’au-delĂ  de la diffĂ©rence qu’ils n’arrivent pas Ă  surmonter, il a pourtant toute sa place parmi eux.

Cette thĂ©matique est d’ailleurs rĂ©currente dans le roman : le sentiment d’appartenance, d’ĂȘtre aimĂ©, d’ĂȘtre compris par ceux qui constituent notre entourage, de pouvoir ĂȘtre nous-mĂȘmes, sans conditions, sans compromis, juste nous et rien que nous est au cƓur de l’histoire. C’est ici une vĂ©ritable rĂ©interprĂ©tation du roman d’apprentissage : ce n’est pas le personnage principal qui se dĂ©couvre, qui Ă©volue, ce sont ses proches qui le dĂ©couvrent, le ou la lectrice qui se voit Ă©voluer dans son univers.

J’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© ce roman, entre le policier, le surnaturel, la romance et la dĂ©claration d’amour Ă  sa culture. Les personnages sont tous diffĂ©rents, attachants et, Ă  mon sens, trĂšs justes. A cela s’ajoute que ce livre est un own voice, c’est-Ă -dire que l’auteur est lui-mĂȘme un homme trans, comme son personnage principal. Il n’hĂ©site pas non plus Ă  s’attaquer Ă  des sujets de sociĂ©tĂ©s, comme l’appropriation culturelle ou la xĂ©nophobie et les clichĂ©s qui font rages contre les minoritĂ©s, ici vues sous le prisme de la communautĂ© Latinx.

En rĂ©sumĂ©, c’est un roman de NoĂ«l idĂ©al pour celles et ceux qui sont nostalgiques de l’ambiance d’Halloween !

Le Silence des Carillons, Edouard H. Blaes

« Il disait que c’Ă©tait dans les histoires que la magie rĂ©sidait. Que c’Ă©tait quand on en imaginait une qui n’avait jamais ĂȘtĂ© racontĂ©e qu’on lui donnait vie et qu’on lui donnait ses pouvoirs. Ses vrais pouvoirs. »

Ermeline Mainterre s’est promis de devenir une magicienne dont chacun connaĂźtrait l’existence. Pour cela, elle ne reculera devant rien. Pas mĂȘme lorsque le monde connaĂźtra sa perte.

La lumiĂšre du soleil ne traverse pas la Brume, Ă  Tinkleham. Contre la menace des Spectres qui planent aux abords de la ville et font disparaĂźtre ses habitants sans laisser de traces, les mages du Beffroi apprennent Ă  manier les carillons pour les repousser. Ermeline a choisi cette voie et compte bien devenir la meilleure de tous, portĂ©e par ses rĂȘves de grandeur, Ă  la fois fascinants et terrifiants.

Mais les Spectres ne sont pas le plus grand pĂ©ril en vue. Ermeline rĂ©ussira-t-elle Ă  graver son nom dans l’histoire ? Jusqu’oĂč ira-t-elle pour devenir inoubliable ?


« Moi je pense qu’il y a du vrai et de la magie dans toutes les histoires, qu’il disait. »

J’ai rarement Ă©tĂ© aussi soufflĂ©e par une lecture. Je ressors de ce livre totalement sonnĂ©e. Elle est lĂ , la catharsis d’Aristote. Cette hĂ©roĂŻne ni hĂ©roĂŻque ni mĂ©prisable, cette hĂ©roĂŻne du milieu.

Qui est Ermeline Mainterre ?

C’est la question, si simple, si complexe, si terrible, qui sous-tend tout le roman.

Qui est-elle, cette Ermeline Mainterre ?

Une hĂ©roĂŻne tragique. L’hĂ©roĂŻne tragique antique de notre modernitĂ©. Elle Ă©volue sous une plume terriblement efficace, qui porte sa voix, qui la fait rĂ©sonner, dans les lettres, les mots, les chapitres, en nous.

Qui est Ermeline Mainterre ?

Une jeune fille qui aime la magie, qui veut ĂȘtre magicienne, qui a des idĂ©es plein la tĂȘte et la volontĂ© de laisser une trace. C’est une adolescente qui veut ĂȘtre la meilleure, qui veut ĂȘtre retenue, qui veut ĂȘtre connue, qui veut ĂȘtre reconnue. Elle rĂȘve de grandeur.

Et pourtant, c’est une apprentie magicienne terriblement moyenne.

Elle ne tient pas la comparaison avec son amie Justine, qui excelle en magie. Elle ne tient pas non plus la comparaison avec Mickral, vers qui sont tournĂ©s les yeux de Justine, cette Justine qu’Ermeline aime. Mais elle tient encore moins la comparaison avec Archie, si silencieux, qui connaĂźt l’avenir sans jamais pouvoir le dire, magicien parce qu’il est devin.

« Je pense qu’on peut imaginer toi, moi, n’importe quoi, et cette histoire aura quelque chose de vrai, en fait. Quelque part, je ne sais pas chez qui ni quand, mais elle rĂ©sonnera. »

Qui est Ermeline Mainterre ?

C’est une figure du tragique, dont le Destin est Ă©crit, gravĂ© dans le giron rĂ©confortant d’une mĂšre des suites d’un cauchemar d’enfant. C’est la figure tragique qui inflĂ©chit le Destin, qui commande au Destin, qui en comprend les rouages. C’est la figure tragique qui le rĂ©Ă©crit, en lettres de sang. Ermeline Mainterre est finalement toutes les personnes qu’elle a jamais rencontrĂ©es, toutes les personnes qu’elle a aimĂ©es, amies, amis, parents, frĂšres, Magisters.

Dans cet univers impitoyable, toujours brumeux, seule la mĂ©lopĂ©e Ă©ternelle des carillons protĂšge Tinkleham des Spectres, crĂ©atures mortifĂšres aux chants funestes. Ils sont attirĂ©s par les humains, qu’ils font disparaĂźtre au toucher. Point d’Ă©toiles dans le firmament, point de doux rayons du soleil pour rĂ©chauffer le vent glacial, seul le chant des carillons, incessant.

Et pourtant, il va cesser, il doit cesser, c’est Ă©crit, c’est dit, telle est la prophĂ©tie du titre, Ă©crite par l’auteur, pĂ©rennisĂ©e par son lectorat. Le Silence de Carillons, le titre est lu, et il se rĂ©alisera. Impossible de lĂącher notre lecture, de lĂącher cet univers si riche, Ă  la fois post-apocalyptique, prĂ©-apocalyptique, et apocalyptique.

« Elle se fera la voix de ceux qui n’ont rien ou qui ne cherchent rien. Ceux qui trouvent, au dĂ©tour d’une page sans vraiment savoir ce qu’ils font lĂ , l’Ă©cho de ce dont ils avaient besoin, Ă  cet instant. »

Impossible Ă©galement de lĂącher ses personnages, impossible de ne pas les aimer, tous. La narration y est pour beaucoup ; si elle se prĂ©sente comme une traditionnelle narration Ă  la premiĂšre personne, c’est en fait les mĂ©moires de l’hĂ©roĂŻne tragique, si brillamment mis en scĂšne avec les temps du passĂ©, si Ă©tranges pour narrer des Ă©vĂšnements prĂ©sents.

Et pourtant, ces Ă©vĂ©nements sont inĂ©luctables puisqu’ils sont tragĂ©die. Les personnages n’Ă©chapperont pas Ă  leur destin, Ă  leur don, Ă  leur hĂ©roĂŻsme.

C’est un rĂ©cit bouleversant, une Ă©popĂ©e magnifique, et le style de l’auteur, si poĂ©tique, si antithĂ©tique, si tragique, n’y est pas Ă©tranger. Édouard Blaes sait manipuler les images, les mots, la magie intrinsĂšque des histoires
 et il le fait avec brio. Le titre est aussi poĂ©tique que l’est le reste du roman. Aussi bien construit que l’entiĂšretĂ© de l’histoire.

Qui est Ermeline Mainterre ?

Un chef-d’Ɠuvre. Un chef-d’Ɠuvre qui, pour paraphraser Mickral, rĂ©sonnera, sera la voix, l’Ă©cho de ce dont on a besoin. C’est aussi une PoĂ©tique poĂ©tique.

Qu’est-ce qu’une histoire finalement ? C’est la deuxiĂšme question de ce roman. C’est de la magie, c’est de l’espoir, c’est du tragique, c’est une rĂ©ponse, c’est une question, c’est notre magie.

Qui est Ermeline Mainterre ?

L’hĂ©roĂŻne tragique qui bat le Destin en brĂšche, et qui pourtant Ă©volue dans le mĂȘme cadre que toutes les autres hĂ©roĂŻnes tragiques avant elle ; toutes ses actions mĂšnent, ont menĂ©es, Ă  la rĂ©solution, Ă  la fin, Ă  ce terrible Ă©pilogue, si difficile Ă  travers le voile de larmes.

Qui est, finalement, Ermeline Mainterre ?

Quelqu’un dont le monde aura besoin, au moins quelqu’un, quelque part, d’une maniĂšre ou d’une autre. L’hĂ©roĂŻne d’un nouveau monde, qui a tous les codes, qui brisent tous les codes, de notre monde antique.

« Peut-ĂȘtre que c’est juste une image, peut-ĂȘtre que c’est juste un hasard. Mais je pense que toutes les histoires ont cette magie-lĂ . Au moins. »

Mystic Flown, tome 1 : Le MaĂźtre des arcanes, Dana B. Chalys

« Les Ă©tudiants commencĂšrent Ă  s’agiter. Des murmures formaient un bruit de fond sourd et dĂ©testable. Ils gagnĂšrent en intensitĂ© avec l’avancĂ© de l’intriguant Sadge Bawen qui fendit la foule sans lui accorder la moindre attention. […] Si Sadge ignora tout le monde, il remarqua en revanche l’Ă©tudiante solitaire autour de laquelle s’Ă©tait formĂ© un large pĂ©rimĂštre de sĂ©curitĂ©. Cette derniĂšre ne retint de lui que son odeur de pluie automnale. »

Une guerre de l’ombre couve depuis longtemps entre les royaumes du Continent. Dans ce jeu de forces et de magie, la dĂ©couverte des armures robotisĂ©es mobiles devient l’enjeu stratĂ©gique de tous. Ces ARM, vestiges d’une civilisation disparue depuis 1200 ans, offriraient un avantage hautement dissuasif si elles voulaient bien rĂ©vĂ©ler leur secret.

Mais la piĂšce manquante demeure introuvable. L’autre solution pour s’assurer la victoire serait de mettre la main sur le maĂźtre des arcanes porteur de l’as de la Mort et du Joker Sadge. HĂ©ritier malgrĂ© lui de ce pouvoir destructeur, il est traquĂ© pour ses capacitĂ©s et trouve refuge Ă  la prestigieuse universitĂ© des magies. Il y rencontre Diba, une Ă©motionnelle que tout le monde fuit Ă  cause de ses dons aussi dĂ©vastateurs qu’incontrĂŽlables. Tous deux vont tenter de percer le mystĂšre qui entoure l’origine des ARM, sans se douter que ces robots de guerre ne sont pas la pire des menaces Ă  craindre.


En voyant la couverture absolument sublime de ce livre, puis en lisant le rĂ©sumĂ©, j’ai eu un coup de cƓur immĂ©diat. Coup de cƓur renouvelĂ© Ă  la lecture !

Ce roman, premier d’une sĂ©rie qui sera je l’espĂšre prospĂšre, prend le parti de mĂȘler fantasy et science-fiction et s’y adonne avec brio !

Nous suivons Sadge et Diba, deux Ăąmes solitaires qui s’attirent par leur tristesse mutuelle, tout le long de leur premiĂšre annĂ©e Ă  l’universitĂ© de Puy-en-Embruns.

Le dĂ©cor se pose doucement, avec prĂ©cision, et nous fait dĂ©couvrir au fur et Ă  mesure l’univers, ses rouages, sa politique, ses enjeux.

Ici, magie et technologie sont liĂ©es, et elles sont indĂ©niablement sources de tension et de manigances politique, assez pour traquer un enfant, devenu adulte au dĂ©but du roman, sur dix ans, assez pour que chaque parti soit suspicieux et soupçonneux de l’autre. Assez pour avoir le potentiel de dĂ©clencher une guerre.

J’ai beaucoup aimĂ© la narration, qui est Ă  la fois presque omnisciente et clairement du cĂŽtĂ© de Sadge et Diba.  Elle a cette tendance Ă  nous faire nous questionner sur les personnages et leurs intentions, tout en influant notre jugement pour nous mener dans le sens de celui d’un des Ă©tudiants.

Cette narration est d’autant plus intĂ©ressante, Ă  mon sens, qu’elle offre des impressions diffĂ©rentes d’un mĂȘme personnage en fonction de qui le rencontre : si Sadge a un avis trĂšs tranchĂ© et nĂ©gatif sur une personne, Diba, qui n’a pas son passif avec celle-ci et qui a appris Ă  toujours contrĂŽler ses Ă©motions, offre un regard diffĂ©rent, regard dans lequel la narration nous plonge totalement. Des personnages deviennent ainsi ambigus, complexes, mystĂ©rieux.

En parlant de personnages, ce roman en comporte de nombreux, aux caractÚres et aux histoires variées. On prend plaisir à les découvrir petit à petit, à les lire se construire, évoluer.

Sadge, s’il est prĂ©sentĂ© au dĂ©but du roman comme un garçon fatiguĂ© de fuir, las de la solitude imposĂ©e par ses hautes valeurs morales, goĂ»te pendant quelque temps Ă  ce qu’il a toujours rĂȘvĂ© : une vie stable et entourĂ©e. Il dĂ©tonne forcĂ©ment dans ce milieu trĂšs guindĂ©, oĂč il s’imagine que toutes et tous ont eu une vie tranquille et dorĂ©e et oĂč, il le sait, il n’a pas sa place en tant que fugitif ne se liant jamais avec personne. Et pourtant, il se prend au jeu, et se laisse embarquer dans ce qu’il a toujours voulu expĂ©rimenter : l’amitiĂ©, l’intimitĂ©, la familiaritĂ©.

Diba, quant Ă  elle, est prĂ©sentĂ©e comme une solitaire qui a un contrĂŽle absolu sur toute sa vie
 si ce n’est sur sa solitude. Parce que son pouvoir, liĂ© aux Ă©motions qu’elle ressent, est puissant, trop puissant, on la fuit ; personne n’ose s’en approcher, de peur de mourir, personne n’ose la contredire, de peur de la faire exploser de colĂšre, personne n’ose
 sauf Sadge, qui reconnaĂźt en elle son dĂ©sespoir solitaire.

J’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© leur dynamique, si contraire et pourtant si semblable : Diba n’espĂšre rien de la vie, elle la subit ; Sadge rĂȘve d’un meilleur avenir, il subit son prĂ©sent et son passĂ©. Ce que l’un ne peut obtenir, il essaie de l’offrir Ă  l’autre. Cela mĂšne les deux personnages Ă  Ă©voluer, Ă  explorer leurs Ă©motions, leurs envies, parfois pour la premiĂšre fois de leur vie, parfois au pĂ©ril de leur vie.

La question de la volontĂ©, du libre arbitre, et de ce que l’on fait de sa propre vie est rĂ©ellement au cƓur de ce roman. Seulement voilĂ , il n’est pas question de changement radical, de retournement de situation ; il s’agit d’essayer de sortir son Ă©pingle du jeu, de faire contre mauvaise fortune bon cƓur, de s’offrir, envers et contre tout, et surtout contre le monde qui dĂ©cide Ă  la place des autres, le meilleur de ce que la vie peut nous donner.

Sadge est un fuyard, et il le restera. De mĂȘme, Diba est exclue, et elle le restera. Et pourtant, ils se trouvent, se forgent une amitiĂ© qui leur est propre, qui fonctionne. Il s’ouvre, doucement, difficilement, par Ă  coups, aux autres, elle prend confiance en elle, en ses capacitĂ©s, en un avenir.

S’ils sont au dĂ©but deux inconnus, ils deviennent Ă  la fin de ce premier tome si familiers l’un envers l’autre, qu’ils semblent se connaĂźtre depuis toujours. Il la pousse ainsi Ă  poursuivre ses rĂȘves, elle le pousse.

Bien que le maĂźtre des cartes et l’émotionnelle soient les personnages principaux, les autres protagonistes ne sont pas en reste, et chacun est traitĂ© pour lui-mĂȘme, bien que des zones d’ombre soient toujours prĂ©sentes puisque la narration se concentre exclusivement sur ce qui touche Ă  Sadge et Diba.

Si l’intrigue tourne autour de deux Ă©tudiants, ce n’est pas pour autant qu’ils sont coupĂ©s du monde, bien au contraire : leurs recherches s’effectuent sur des sujets brĂ»lants d’actualitĂ©, puisqu’ils s’intĂ©ressent aux ARM, mĂ©cas de combat retrouvĂ©s lors de fouilles archĂ©ologiques il y a un peu moins d’une vingtaine d’annĂ©es, et dont personne ne peut expliquer la prĂ©sence. Civilisation perdue, qui n’aurait laissĂ© derriĂšre elle en tout et pour tout que ces robots et des traces archĂ©ologiques incohĂ©rentes avec ce niveau de technologie et de magie ? Ou le mystĂšre est-il plus complexe, l’explication plus lointaine que cela ?

Une chose est sûre, toutes et tous, armé.e)s comme étudiants et étudiantes, intrigant(e)s de royaumes comme passionné(e)s de technomagie, veulent percer le secret de ces immenses bijoux de technologie, qui sont invincibles
 ou presque.

Parce que dans ce monde oĂč seul un faible pourcentage de la population peut invoquer la magie, chacun Ă  des aptitudes diffĂ©rentes : certains sont plus douĂ©s avec les plantes, d’autres avec les pierres, d’autres encore lorsqu’ils font des rituels, etc. Cela crĂ©e un systĂšme magique complexe, variĂ©, qu’il est intĂ©ressant de dĂ©couvrir, d’apprĂ©hender. D’autant plus que chaque type de magie ne se ressemble pas, et que certains sont plus rares que d’autres. C’est le cas de ceux que maĂźtrisent nos protagonistes principaux, l’un Ă©tant maĂźtre de carte, c’est-Ă -dire que sa magie provient d’un jeu de cartes unique qu’il a reçu Ă  la naissance, et qu’il doit apprendre Ă  maĂźtriser plus ou moins par lui-mĂȘme, l’autre une Ă©motionnelle, sa magie Ă©tant directement liĂ©e Ă  ses Ă©motions, lui confĂ©rant ainsi une puissance dĂ©vastatrice pour son entourage et pour elle-mĂȘme.

Les deux sont en marge du monde, pour des raisons assez diffĂ©rentes : pour le maĂźtre carte, il ne peut rĂ©ellement faire partie d’une communautĂ©, puisque sa catĂ©gorie de magie est unique Ă  chaque magicien, ce qui fait que chaque jeu de cartes est complĂštement diffĂ©rent d’un autre. De par ses deux atouts puissants et mortels, son jeu est Ă©galement convoitĂ© par les royaumes, parce qu’il possĂšde la seule magie capable d’arrĂȘter les ARM, en causant la mort de leur pilote. Pour l’émotionnelle, puisque chaque sentiment est une bombe prĂȘte Ă  exploser, elle est fuie, elle est redoutĂ©e, elle est crainte ; et, Ă  dire vrai, peu de personnes se soucient rĂ©ellement de sa survie, puisqu’elle reprĂ©sente avant tout une menace. Peu importe donc qu’aucun Ă©motionnel n’ait rĂ©ussi Ă  passer le cap des trente ans, peu importe qu’ils meurent rapidement dans la solitude la plus totale : on nous fait comprendre que peu sont capables de voir ces magiciens au-delĂ  de leurs capacitĂ©s destructrices, de leur handicap. Diba est pour beaucoup une Ă©motionnelle d’abord, une humaine peut-ĂȘtre ensuite.

Plus en marge de la magie, malgrĂ© son omniprĂ©sence, des enjeux politiques se dĂ©voilent, peu Ă  peu : on dĂ©couvre la gĂ©ographie de cet univers, ses acteurs, ses peuples, ses intrigues. La politique de ce monde se cristallise autour des ARM et de leur possession, mais surtout de leur utilisation. Armes de dissuasion, si une contrĂ©e venait Ă  en possĂ©der plus qu’une autre, elles deviendraient des armes de destruction massive, outils de manipulation et de chantage surpuissants. Tous les personnages du roman en ont conscience, Ă  un degrĂ© plus ou moins fort ; mĂȘme l’élĂšve un peu naĂŻve protĂšge les cartes qu’elle a en main, et ne prend pas de dĂ©cision hĂątive.

Un dernier point qui m’a particuliĂšrement touchĂ©e dans ce livre, c’est l’inclusivitĂ© tranquille, nonchalante qui s’y trouve. Personnages queers, qu’iels soient gay, lesbiennes, trans ou aromantiques, Ă©voluent dans ce monde sans que cette caractĂ©ristique soit la seule qui les dĂ©finisse, sans qu’il s’agisse lĂ  de leur seul intĂ©rĂȘt dans l’histoire. Il en va de mĂȘme avec le personnage handicapĂ©, la directrice de l’universitĂ©, qui n’est jamais dĂ©crite qu’à travers le prisme de son handicap moteur : il n’est qu’un Ă©lĂ©ment de plus Ă  sa description, sans ĂȘtre pour autant ce qui la dĂ©finit totalement.

L’inclusivitĂ© se retrouve Ă©galement dans l’écriture, avec la prĂ©sence de notes de bas de page pour expliciter des termes rares (voire mĂȘme inventĂ©s ? Ă  vĂ©rifier), qui pourraient faire obstacle Ă  la comprĂ©hension ou Ă  la reprĂ©sentation de la scĂšne.

Vous l’aurez compris par cette trĂšs longue chronique, j’ai absolument adorĂ© ce roman, et il me tarde de pouvoir lire la suite ! Les personnages, l’univers, l’intrigue sont posĂ©s, je n’ai qu’une hĂąte, c’est de les voir ĂȘtre encore plus dĂ©veloppĂ©s !

C’est pour moi un sans faute, tant vis-Ă -vis de la construction du monde dans lequel Ă©voluent les protagonistes, qui laisse entrevoir sa complexitĂ©, sa diversitĂ© et malgrĂ© tout sa cohĂ©rence, que de son systĂšme de magie tout aussi divers et passionnant, que de l’intrigue qui nous tient en haleine tout en nous dissĂ©minant par-ci par-lĂ  des indices sur les relations intrapersonnelles, les futurs Ă©vĂšnements, etc.

J’avais commencĂ© par la couverture, je vais finir par elle Ă©galement, parce qu’encore une fois, elle est magnifique. Mais ce n’est pas tout : si vous ĂȘtes du genre Ă  lire un bouquin en plusieurs fois, vous vous rendrez bien vite compte que cette couverture est en fait
 constituĂ©e des Ă©lĂ©ments les plus importants de l’histoire ! De mĂȘme, l’intĂ©rieur du livre comporte deux visages fĂ©minins, qui sont dĂ©terminants dans l’histoire bien qu’à priori secondaires ; chaque chapitre, quant Ă  eux, est affublĂ© d’une petite arche avec colonne, dĂ©labrĂ©e et envahie de vĂ©gĂ©tation, qui participe Ă  l’ambiance Ă  la fois hors du temps et tellement ancrĂ©e dans le prĂ©sent de l’intrigue du roman, tout en nous donnant l’impression d’ĂȘtre dans les jardins interdits, peut-ĂȘtre le lieu dont il est le plus fait mention dans ce premier tome.

Bref, pour reprendre les mots de Nawal : lisez Mystic Flown.